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J'ai écrit ce texte le 27 juin 2019, publié alors uniquement sur mon Facebook personnel. A l'heure du COVID-19, il demeure d'autant plus d'actualité que les livreurs n'ont guère connu le confinement, risquant leurs vies pour de la nourriture de confort. Faisons un point sur ces esclaves 2.0.

A l'heure où la plupart d'entre vous rentrez à la maison, à l'heure où le soleil se cache à l'ombre des volcans d'Auvergne, de nombreux cyclistes bien particuliers font leur apparition.

Des dizaines de livreurs enfourchent leurs vélos (d'autres leurs scooters), ornés d'un bagage imposant empli de nourriture. Leur tâche est d'autant plus rude que Clermont-Ferrand n'est pas une ville facile, aussi belle soit-elle avec ses dénivelés mémorables.

Au premier abord, leur métier pourrait paraître attrayant : une promesse d'un job dynamique, où liberté serait le maître mot.

En réalité, l'algorithme de la plateforme (Deliveroo, Uber Eats etc.) ne leur laisse guère le choix : ils sont mis en concurrence les uns contre les autres, là où ils devraient être collègues et coopérer, puisque travaillant pour une même plateforme.

De plus, ils ne jouissent pas du statut de salarié : pas de salaire fixe, pas de protection sociale... Les livreurs prennent ainsi tous les risques pour un gain relativement ridicule.

Par conséquent, d'une part l'activité des livreurs dépend de la plateforme. Ils n'ont pas la liberté d'organiser leur travail comme ils le souhaitent, sous peine de ne plus en avoir, du fait de l'algorithme. D'autre part, malgré cette dépendance, ils ne sont pas salariés mais auto-entrepreneurs. La contradiction et l'arnaque sont là.

Les livreurs n'ont pas d'interlocuteur autre que la machine, la plateforme en l'occurrence. Quelle aubaine pour les dirigeants de ces plateformes ! Bienvenue dans une ère d'esclavage 2.0.

"S'ils ne sont pas contents, qu'ils fassent autre chose." C'est ignorer tout un contexte : le marché de l'emploi fermé (une quantité très faible d'offres pour un nombre énorme de demandeurs d'emploi), les promesses de ces plateformes dans ce contexte, la pauvreté qui opère une pression générale sur les gens (économique, sociale...) etc.

C'est ainsi que de nombreuses personnes se retrouvent à livrer pour ces plateformes dans des conditions indignes : des jeunes, certains sans diplôme, d'autres étant étudiants et devant payer leurs études, un loyer, de quoi se nourrir, d'autres encore étant au chômage, certains cumulant cet emploi avec un autre...

A l'aube des jours heureux - souhaitons-le -, des décisions de justices favorables aux livreurs réveillent les espoirs. Plusieurs situations ont ainsi pu être requalifiées en contrats de travail. Une jurisprudence constante en la matière pourrait remettre totalement en cause ces plateformes. Bien entendu, des décisions fermes des pouvoirs publics, ainsi qu'une construction de modèles coopératifs avec les livreurs seraient les bienvenues, afin d'enrayer l'ubérisation décadente.

Désormais, lorsque vous croiserez l'un de ces livreurs, observez attentivement votre regard à leur destination, c'est enrichissant.


J'ai eu la volonté d'écrire ce texte en prenant le bus à Clermont, de Saint-Jacques à la gare. Ayant vécu 26 ans dans la capitale auvergnate, j'ai vu le phénomène Deliveroo naître il y a quelques années. Mais je n'avais jamais vu autant de livreurs à vélo en l'espace de cinq minutes. Les voir avenue Léon Blum, dans cette montée entre le pôle tertiaire de La Rotonde et le carrefour des Neuf Soleils, la chaîne des Puys en fond, le soleil se couchant, puis en revoir d'autres sur le chemin de la gare m'a fait un choc et m'a inspiré. C'était il y a quelques mois. J'avais déjà conscience du phénomène global et une opinion sur le sujet mais le réel m'a vraiment attrapé ce soir-là. Depuis, l'écriture de ce texte me trottait dans la tête. J'espère que les quelques jeux de mots et images disséminés ici et là dans le texte auront trouvé leur voie.